L’élection de Donald Trump le 8 novembre 2016 a eu sur moi l’effet d’un trop plein. Un trop plein d’incompréhension, d’émotions, d’information, de désinformation. J’ai alors décroché et supprimé les alertes du New York Times qui me replongent dans la torpeur et l’incrédulité à chaque nouvelle annonce de nomination d’un secrétaire d’état. Trump, mesures anti-avortement, propos sexistes, réthorique populiste, c’en était trop ! Puis l’année 2017 est arrivée et avec elle l’investiture du 45ème Président américain, moment surréaliste. Mais un jour en chasse un autre : le lendemain un extraordinaire mouvement populaire s’élève à Washington.

Cette manifestation s’est tenue le 21 janvier 2016 à l’appel du collectif Women’s March pour dénoncer le mépris du nouveau Président envers les femmes et, au-delà, pour dénoncer les valeurs et la politique qu’il a portées tout au long de sa campagne. Ce réseau a pris ses racines dans des discussions sur Facebook suite à la victoire du candidat républicain avec pour mission première de montrer que « les droits des femmes sont des droits humains ». Cette initiative s’est progressivement muée en un événement historique et mondial, ralliant tous ceux qui veulent protester contre l’élection de Trump, mais aussi contre sa politique et sa personne. Des mobilisations ont également lieu dans près de 400 villes américaines à l’instar de New York, Los Angeles, Boston ou Oakland ainsi qu’aux quatre coins du monde : Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Brésil, Croatie, Espagne, France, Grande-Bretagne, Mexique, Inde, Japon, Kenya… Selon les organisateurs, entre 2 et 3 millions de personnes y ont participé, dont plus d’1 million à Washington et 500 000 à New York.

womensmarch_triptyque2

La marche de New York, je m’y suis rendue seule par cette journée de samedi, baignée dans la lumière blanche et cotonneuse d’un  mois de janvier. Avec mon appareil photo et mon dictaphone, pour figer ce moment historique, enregistrer les bruits de la foule, la ferveur qui anime les marcheurs. Le trajet en métro jusqu’à Grand Central Terminal m’a donné un avant-goût de ce qu’allait être l’ambiance : du rose, des pancartes, des sourires, de la ferveur. J’ai alors longtemps parlé avec Mary, Brooklynite de 31 ans, qui se rendait à sa première manifestation, plus que jamais déterminée : « Il faut s’exprimer ! Et pour se faire entendre et faire bouger les choses, il faut être nombreux. Cette marche se tient à New York, ce qui revêt une importance particulière car c’est la ville qui a vu l’ascension de Trump. ». La marche s’étend en effet sur plusieurs blocs au cœur de l’empire immobilier du milliardaire : elle débute non loin de la Trump World Tower, longe la 2ème avenue, s’engouffre sur la 42ème street pour enfin tracer vers la Trump Tower sur la 5ème avenue.

Cette manifestation a fait l’objet d’une organisation bien rodée et ce, afin de pouvoir anticiper et gérer au mieux le flux de participants. Site Internet dédié, inscription en ligne et réception d’un ticket, plan détaillé, horaires de départ de marche répartis selon les initiales du nom de famille (!). Du jamais vu en ce qui me concerne, plus habituée au flou artistique et à la spontanéité des manifs version Française. Au final, il m’a suffit, pour me repérer, de suivre la déferlante de Pussy hats qui sortait du métro new-yorkais pour rejoindre la rue. Ces petits bonnets roses surmontés d’oreilles de chat sont devenus l’étendard du sentiment de méfiance à l’égard de Trump, en référence aux mots nauséabonds qu’il a tenus à propos des femmes (« Grab them by the pussy », « Attrape-les par la chatte »).

La manifestation m’a happée dès la sortie de Grand Central. Une fois au milieu de ces milliers de personnes en communion, j’ai été immédiatement saisie par un sentiment d’apaisement. Il y règne une atmosphère joyeuse, pacifique et tranquille qui s’anime de temps à autre lorsque la foule scande et reprend à l’unisson des slogans énergiques : « hey hey, ho ho, Donald Trump has got to go! » (« hey hey, ho ho, Donald Trump doit dégager! ») / « Tell me what Democracy looks like? THIS is what Democracy looks like! » (« A quoi ressemble la Démocratie ? La Démocratie ressemble à ça ! »).  Je ne sais plus trop où donner de la tête avec cette marée de pancartes aux couleurs, aux revendications et aux slogans variés :  Make America kind again – Build bridges not walls – My body My choice, My country My Voice – Hey Trump, don’t mess with Mother Earth – Healthcare is a Human right – Liberty and Justice for all. Force est de constater que les revendications ont dépassé la défense du droit des femmes avec des préoccupations diverses : santé, éducation, climat, droits civiques.

threewomen

Cette marche est propice aux échanges. Je croise ainsi dès mon arrivée le chemin de trois amies rayonnantes qui tiennent des affiches appelant les femmes du monde à s’unir : « En 1970, nous étions réunies à New York pour commémorer les cinquante ans du droit de vote des femmes aux États-Unis. Les photos sur nos pancartes ont été prises à cette occasion. Il s’agissait à l’époque de la plus grande manifestation pour les droits des femmes avec 20 000 manifestantes ». Quelle émotion de croiser ces femmes qui continuent la lutte en brandissant le signe du « Women Power », ce poing levé à l’intérieur du symbole féminin apparu pendant le mouvement social des années 1960-1970 et qui est devenu un emblème du féminisme et du pouvoir des femmes. Pour bon nombre de personnes, cette marche est une prise de conscience, un réveil après l’état de stupeur et de choc qui a suivi l’élection de Donald Trump. Une entrée en résistance. Comme me l’explique Sabrina, étudiante à New York University« Je suis présente aujourd’hui pour faire entendre ma voix, pour dire que je n’accepte pas cette situation ! L’amour et la paix nous guideront pendant cette période sombre. Je ne laisserai personne censurer ma parole. Nous ne resterons pas silencieux ! ».

Le passage de relais est assuré entre les militantes des années 70 et la nouvelle génération qui s’exprime aujourd’hui et investit la rue pour continuer le combat. À nous de devenir des farouches défenseurs des libertés individuelles, de mettre en pratique jour après jour à notre niveau, au niveau local, ces droits pour lesquels nous avons milité samedi. Cette marche m’a galvanisée, m’a rappelé que tous ensemble nous sommes plus forts, qu’il faut continuer de s’exprimer librement, haut et fort et de se battre pour les valeurs démocratiques que nous prenons trop souvent pour acquises. Et il faut agir dès à présent, car Trump a d’ores et déjà commencé le démantèlement de ces droits, en signant un tout premier décret contre l’Obamacare. Et au moment même où j’écris ces lignes, des milliers de personnes défilent à Washington Square, pour dénoncer les mesures anti-immigration du Président. Pour rappel, il vient tout juste de signer un texte sur l’immigration prévoyant l’érection d’un mur entre les États-Unis et le Mexique et privant de fonds fédéraux les villes qui ne coopèrent pas pleinement avec les services de l’immigration ordonnant des expulsions de clandestins. Bill de Blasio, le maire démocrate de New York, promet de se battre contre ces coupes budgétaires et assure : si le décret est mis en application, « il sera attaqué non seulement en justice mais rencontrera aussi une immense résistance à travers le pays ».

La résistance ne fait que commencer !   Conservez précieusement vos bonnets roses, vous en aurez besoin dans le futur !

 


Quelques références :

Le site officiel de la Women’s march

Le site du Pussy Hat Project

Le site de l’initative For All Womankin, dont les illustrations en faveur du droit des femmes, ont été reprises sur les réseaux sociaux