Au lendemain de cette débâcle électorale, j’ai passé du temps à lire les différentes réactions, sur les blogs et autres réseaux sociaux. « Écœuré », « abattu », « triste », « choqué », « effrayé », « dégoûté » ou « affligé » en pole position des adjectifs utilisés. Certains parlent « d’apocalypse » et de « drame ». Colère et abattement s’entremêlent face à la victoire de celui décrit comme raciste, misogyne, facho, vulgaire, irrévérencieux, stupide ou prétentieux. Nous sommes nombreux à s’être réveillés vaseux, avec une gueule de bois sans même avoir bu. En état de choc. K.O. Incrédules. Avec l’envie de se réveiller d’un mauvais rêve. L’envie de tout effacer et de recommencer. Pourtant, à l’instar de Michael Moore, certains l’avaient annoncé. Pourtant, on sait que les sondages ne sont pas fiables et on sait la complexité du système électoral américain. Hillary Clinton a ainsi obtenu plus de deux millions de voix de plus que son adversaire au sein de la population américaine mais pour autant Donald Trump a remporté plus de grands électeurs donc plus d’États et donc la présidence… Certains d’entre vous ont aussi clamé la non-surprise, la suite évidente d’une logique électorale mondiale contestataire. Et bien moi, je ne l’ai pas vu venir. Ou je n’ai pas voulu l’anticiper. J’avais une confiance fragile mais sincère en ceux capables d’avoir voté pour Barack Obama à deux reprises.

Je n’avais pas l’intention de m’exprimer sur le sujet. Je ne suis ni spécialiste politique, ni fervente des polémiques à tendance subjectives. Je ne suis en plus qu’une jeune immigrée aux États-Unis. Mais l’évolution de mes sentiments post-électoraux, les comportements de mes proches et les nombreuses interrogations qui ont émergé m’ont poussé à prendre le clavier. Parce qu’au-delà de l’homme, c’est le danger qui menace mes valeurs profondes qui me terrorise. Parce qu’après le choc, je suis passée par la colère, la tristesse, la résignation et l’angoisse. Les étapes accélérées d’un deuil. Le deuil d’un monde humaniste et d’ouverture. Envolés toutes mes envies d’équité et autres espoirs… Comment se taire après l’élection d’un président qui pense que le réchauffement climatique n’existe pas, qui souhaite construire un mur pour empêcher les Mexicains d’entrer dans le pays, qui prend des positions anti-avortement ou anti-mariage gay ? Je ne parle même pas de ses discours protectionnistes, pro Poutine, sexistes, de ses nombreuses citations à scandale ou de ses grandes incohérences et contradictions… Malgré tout, Donald Trump a été élu. Pourquoi ?

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Je vis dans la Baie de San Francisco, un endroit de mixité, de tolérance et d’accueil. Hillary n’était pas perçue comme la candidate idéale mais de là à voter pour Trump, impensable ici… Pourtant, même en Californie, il a rassemblé 35% des suffrages. Alors quoi ? Suis-je dans un microcosme tel que personne dans mon entourage n’ait anticipé vraiment ce moment ? Dans une petite bulle privilégiée et naïve coupée des réalités ? Ce résultat interroge, remue et bouscule mes certitudes. À l’école de mes enfants, où plus de cinquante nationalités sont représentées, les larmes et les regards rougis en disaient longs. Certains allant jusqu’à évoquer l’indépendance de la Californie pour refuser cette élection. Selon moi, ce scénario n’est pas la solution. Décrypter les enjeux qui ont permis à Trump de gagner me paraît essentiel avant tout. Questionner les motivations de ses votes et ses électeurs. Comprendre. Il faut écouter la colère d’une tranche importante de la population qui se sent ici étouffée et en lutte permanente dans un pays aux inégalités exarcerbées et où le social est bien loin de nos repères français. Les classes moyennes n’en peuvent plus et leur fureur a pris d’assaut les urnes, démentant les pronostics les plus pointus de l’intelligentsia. Cette élection s’inscrit dans un contexte mondialisé de rancoeur et de méfiance entre les individus, les groupes, les religions et les nations. Le Brexit a ouvert la voie électorale du rejet et la montée des populismes locaux divise de plus en plus de territoires. Un excellent terreau dans lequel les plus grandes crises de notre Histoire ont pris racine.

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Messages explicites dans Berkeley, datant de quelques mois, quelques semaines et du 9 novembre.

Voilà pourquoi je m’exprime aujourd’hui. Parce que parmi les sentiments qui m’ont poignardée, il y a eu la peur. La peur des conséquences et de l’avenir. La peur de l’inconnu aux mains de cet homme. La peur partagée avec celle de mes amis sud-américains ou musulmans. La peur à mon petit niveau d’avoir des projets contrariés ici. La peur même de publier une photo anti-Trump accompagnée d’un hashtag #trumpsucks… Et puis j’ai réalisé que je ne peux pas vivre en pensant ça. Je ne veux pas faire mes choix par peur du climat qu’un homme peut générer. La liberté d’expression est un droit fondamental. Je suis journaliste et Trump cherchera peut-être à museler la presse alors, c’est un devoir de ne pas me taire. Je veux dire à tous ceux qui souhaitent déserter de résister. De se mobiliser. D’affronter pour mieux dépasser. L’issue de secours n’est pas la scission mais l’union, n’est pas dans la fuite mais dans le combat. Les étudiants de Berkeley, dans la pure tradition du free speech et des protestations locales, ont foulé le pavé immédiatement. Les manifestations se sont ensuite multipliées. L’Amérique reste le pays de tous les rêves et Trump veut une « America great again » mais ce n’est pas lui qui fera ce travail avec son programme. C’est ceux qui n’ont pas voté pour lui. Ceux qui doivent devenir dès le 20 janvier 2017, jour de son investiture, les fervents défenseurs de libertés essentielles. Les gardiens chargés de défendre et protéger leurs valeurs. S’exprimer et se battre s’il faut pour ne pas rétrograder. Ici et ailleurs. En France en mai prochain, en Autriche en décembre… Partout en fait. Charlie Chaplin aimait dire que du chaos naissent les étoiles. J’ai envie d’y croire.